mimes de rien



photo pont-marie


On est en Juin, un lundi. Un des premiers jours de beau temps de l'année. Il me reste un peu de temps avant de rejoindre mon RDV de l'après-midi. Je cherche un endroit où rêvasser tranquillement en mâchonnant mon poulet-crudités. De là où je me trouve, je dois traverser l'île de la Cité pour rejoindre la montagne Sainte Geneviève. Je sifflote en descendant, ce que c'est agréable le vélo dès qu'il fait beau. Je décide de m'arrêter juste après Notre Dame, au pied du petit pont, là où il y a quelques marches pour descendre sur le quai. Je me choisis une grosse pierre qui borde les escaliers, je m'installe. Il fait vraiment bon, à l'ombre d'un gros arbre, c'est la première fois que je dénoue mon écharpe du printemps.

Tranquille, je commence mon festin. Le sandwich a un peu été malmené, trimballé au fond du sac tout ce chemin, je me débrouille comme je peux en essayant de ne pas m'en tartiner complètement partout. Une jeune fille passe, et s'arrête pour s'asseoir sur la pierre la plus basse. Elle est au soleil, paresse un peu, puis sort son téléphone. D'un geste précis, elle tend les bras et se prend en photo, le pont derrière et la seine en bas. Elle recommence deux ou trois fois, puis, satisfaite, grimpe les marches en passant près de moi pour reprendre sa promenade. Je la vois tripoter des trucs sur son téléphone, sûrement que la photo est déjà sur facebook ou instagram, tiens. Un peu snob, je ricane intérieurement, en reprenant mon machouillage.

Quelques minutes plus tard un couple d'amoureux arrive au bas des marches. Sous la direction du garçon, la fille se dirige vers la marche à peine laissée par la jeune fille précédente. Un peu crispée, elle prend une pose qui symbolise probablement la beauté et le bonheur. Elle pousse le sourire encore quelques minutes, pendant que l'amoureux s'efforce d'immortaliser cet évènement si singulier. Moi et mon sandwich, on commence à se marrer vraiment. Ils partent.

Le temps est vraiment parfait, j'écoute un moment le clapotis de l'eau ricocher plus bas. Il faut admettre que cet endroit est particulier. En plein milieu de la ville, à dix mètres d'un lieu où la concentration touristique dépasse mille fois la dose annuelle recommandée, et pourtant si paisible et si calme. Les pierres blanches, le bruissement des feuilles, le clapotis de l'eau. Le vieux pont qui se dresse, éternel et solennel, face aux embouteillages de bateaux-mouches. Et étonnement, très peu de passage. Qui descendrait autant de marches pour en remonter l'équivalent vingt mètres plus loin ?

J'en étais à la deuxième bouchée de mon dessert - une part de flan bien ventrue - lorsqu'une autre jeune fille arrive. Inévitablement, elle vient s'asseoir sur la marche sacrée. Elle sort de son sac un objet plat et rectangulaire, noir luisant. Elle se retourne pour vérifier le cadrage. L'eau verte, le pont blanc, le ciel bleu. Elle au milieu. Elle hèle un passant : "Would you mind taking a picture of me ?" en lui tendant son téléphone-intelligent. En gravissant les marches quelques secondes plus tard, je la vois qui pianote pour épingler la même affiche sur son mur virtuel.

Feu mon flan et moi, on rigole plus du tout.